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L’architecture Chaos

 

Ce texte a été publié dans le livre « Pour une ar(t)chitecture subtile » aux Editions HYX. (plus d’informations)


 

Il faut du chaos pour accoucher d’une étoile qui danse

(Il faut encore du chaos en soi pour donner naissance à une étoile qui danse. Friedrich Nietzsche)

Note : Lorsque nous parlons d’architecture chaos, il s’agit de chaos déterministe (état désordonné d’un système dynamique résultant de l’action de forces où le hasard n’intervient pas).

Introduction

Ce qui retient notre attention dans la notion de chaos : c’est celle de l’imprévisibilité.

« Le battement d’aile d’un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas. » Lorentz

Dans notre cas l’imprévisibilité s’entend du point de vue du promeneur. Elle s’apparente à de l’inattendu.

L’architecture doit se mouvoir dans les n dimensions et surprendre c’est-à-dire être non prévisible voilà pourquoi nous nous efforçons d’effacer tous les schémas (esthétiques) préconçus de notre esprit.

L’objectif n’est pas de déconstruire (au sens Derridien) les systèmes existants pour en comprendre les mécanismes cachés et les réutiliser. Il est :

  1. déconstruire le système
  2. construire un nouveau système non appréhendable en injectant de l’imprévisibilité – c’est-à-dire une réponse au cas par cas – en plus d’axiomes de base changés et/ou inchangés.

L’introduction d’imprévisibilité, exprimée notamment par des critères esthétiques – apparemment arbitraires –, est de créer un système non attendu capable de surprendre à tous les niveaux de perceptions.

Définition

Une architecture géométrique est une architecture régie par des ‘lois’ de géométrie simple (symétrie, nombre d’or…). Elle génère des formes que l’on ne retrouve généralement pas dans la nature (angle droit, cube…).

Une architecture organique est une architecture régie par des ‘lois’ prenant exemple ou s’inspirant de la nature.

Une architecture chaos sera une architecture régie par des ‘lois’, éventuellement géométriques et/ou organiques, intégrant la notion de chaos dans le sens d’un désordre apparent, d’imprévisibilité du point de vue de l’observateur. Elle intègre aussi des données subjectives ni aléatoires ni hasardeuses. – L’imprévisibilité, dans l’esprit du promeneur, spectateur d’espace, naîtra entre autre de données esthétiques nouvelles et contextuelles… – Un système chaotique ne peut être déconstruit que partiellement parce qu’il est composé d’un nouveau genre de structure interne non scientifiquement mesurable.

Processus de conception / représentation

Cette architecture ne se traduit pas uniquement par une considération nouvelle du rendu final global et à toutes les échelles mais également par une modification du process de conception.

Le processus de conception n’est jamais exclusivement global, il s’agit au contraire d’une accumulation de procédés répondant au contexte à l’échelle locale du promeneur. La vision globale de l’architecte permet ensuite d’éviter les redites et de créé une organisation (urbaine ou autre) cohérente à grande échelle. Le point de départ est, et dans tous les cas il devrait en être ainsi, l’œuvre d’architecture, il n’est jamais le plan. Un plan d’architecture n’est pas de l’architecture. Il est une des représentations communément employées. Il faut toujours penser l’architecture construite à l’échelle 1 vue par un observateur fixe ou en mouvement à un certain niveau. Il est erroné de concevoir l’architecture à travers ses outils de représentation qui ne sont que des aides à la compréhension. Un ‘beau’ plan ne signifie pas que l’architecture sera ‘belle’. Il ne faut pas confondre une belle représentation et la représentation d’une belle ‘chose’. Un plan n’est que la représentation de l’oeuvre. L’architecture construite est l’oeuvre. C’est donc cette dernière qui intéresse en premier lieu l’architecte à tous les moments de la conception.

Axiomes

L’objectif du système chaotique est tout en répondant à un ensemble de règles sous-jacentes – tel que l’adaptation au contexte, la prise en compte des divers environnements, nspaces et points de vue – de créer une architecture nouvelle non appréhendable, inattendue, à multi esthétiques. Ce nouveau système surprend mais il ne propose pas une structure avec des règles trop contraignantes. Il ne propose pas non plus un système où les règles sont absentes. Il propose de l’imprévu, du jamais vu, du cas par cas, il se situe ainsi en dehors des successions des mouvements artistiques précédents (époque classique, baroque, moderne…). Il en finit avec un ensemble de règles formelles rigoureuses, cloisonnées et souvent fortuites tout en s’imposant un certain nombre d’axiomes.

Les seules règles qu’il s’impose sont :

  1. la prise en compte du contexte (flux, climat, histoire, géographie, culture, géologie, contraintes diverses, environnement global…)
  2. l’impossibilité de pouvoir traduire l’architecture par un unique modèle mathématique
  3. le choix de la forme finale est réfléchi et désiré. Il ne doit pas être généré par une organisation, une fonction, une machine ou un hasard informatique mais par des critères esthétiques à première vue non quantifiables, non appréhendables. – L’informatique ou le programme ne conçoit pas, il est un outil –
  4. l’ensemble possède un caractère nouveau à une ou plusieurs échelles
Sources (non exhaustif)

On peut retrouver des systèmes s’apparentant partiellement aux systèmes « chaotiques » dans le passé :

Les bidonvilles et tout type d’architecture vernaculaire (fonction chaotique toutefois sans conception/ réflexion/ appréhension à l’échelle globale mais par constitution au fur et à mesure).

Certains travaux d’architectes ou artistes peuvent également s’apparenter : Claude Parent, Lebbeus Wood, Coop Himmelb(l)au (dans leur période des débuts), Gordon Matta Clark…

L’architecture chaos s’appuie sur l’Histoire de l’architecture

Rapport avec notre époque, quand le chaos devient sens

Le mot chaos ou chaotique ne doit pas être compris dans son sens commun. Une architecture chaos n’a pour origine ni un coup de dé qui jamais n’abolira le hasard ni tout autre hasard (informatique ou autre). Elle est une réponse réfléchie, nouvelle dans son expression (mais pas nécessairement dans son existence) trouvant dans un premier temps un échos dans notre époque où malheureusement tout coexiste sans tri et où l’abondance des propositions hasardeuses et/ou formatées empêche l’avancée d’une idée percutante, perçante. Mais très vite on s’aperçoit que cette résonance n’est qu’un reflet déformé. L’architecture chaos va au contraire condenser et transcender notre époque car elle organise de manière nouvelle, compose pour proposer une direction. Elle doit toujours adopter une position critique par rapport à cette surenchère de propositions. Donner un sens (plus pur) aux oeuvres de la tribu.

Cette architecture n’est donc pas une ode à notre temps, elle veut être une critique face à cette époque incapable d’allier rationalité et irrationalité, de suivre une direction ; une époque étouffée par une superposition de vaguelettes (modes) puisant n’importe comment dans toutes les directions du passé. Une époque au chaos que nous dénonçons, un chaos né du hasard, désordonné, flasque, inintéressant… où tout est l’égal de tout, où les échelles de valeurs et de goûts sont inexistantes ; toute posture revendiquant son droit dans une juste démocratie. Personne (ou presque) n’étant à ma connaissance capable de formuler une vision [j’oublie les courants d’architecture écologique – toute architecture devrait l’être – biomorphique ou informatique (l’ordinateur est un outil et un outil ne peut à lui seul être à l’origine d’une nouvelle vision)].

L’objectif de l’architecture chaos tel que défini n’est ni d’accepter cette époque, ni de juxtaposer différents styles ou micro mouvements. Il est de dépasser l’état actuel de surprendre tout en exprimant à la fois une cohérence globale et ponctuelle – même si elle est difficilement perceptible de prime abord parce qu’elle ne prend plus appui sur des règles classiques –.

Cette architecture propose de rationaliser le chaos. ‘Mettre en scène les éléments d’un conflit, leur positionnement puis les réunir, les mettre en cohérence.’ Claude Parent. Il faut réorganiser pour ne laisser un chaos qu’apparent. L’objectif demeurant de proposer du nouveau et de l’imprévisible à savoir que la vision d’une partie du projet ne permette pas de deviner sa totalité.

Le système, bâtiment ou urbanisme ainsi obtenu est un système toujours nouveau en mouvement dans l’nspaces. Il peut s’exprimer à travers différentes sensibilités architecturales.

Méthodes…

Esthétiques

La fin désirée ne permet pas la voie de la simplicité. Il est plus facile de créer de l’ordre que du désordre composé et réfléchit, de la symétrie que de la dissymétrie… tant notre esprit est (si aucun travail n’est effectué) conditionné par des formes, des images… culture(s).

Il faut déconstruire les structures esthétiques passées et oser s’en libérer.

Il faut donc apprendre à déconditionner notre cerveau, à retourner le préconçu, à revenir à la fois à un état d’origine, vierge de tout savoir et à un état riche (avec un sens critique) de toutes les cultures. Il faut donner du sens. Il faut respecter, enrichir de manière raisonnée, améliorer le contexte d’implantation, transformer poétiquement les potentialités qu’il nous offre (climat (vent, pluie, neige, froid, chaud, soleil, ombre…), vue, géographie, culture…) de manière à générer une énergie nouvelle à la fois écologique, poétique et sociale. Il faut pouvoir s’y adapter sans reproduire. Il faut déconstruire, ajouter et/ou retirer, pour réassembler de façon nouvelle pour créer diverses perceptions sensibles dans l’nspaces (temps, espaces, n dimensions), s’autoriser à toucher l’âme.

Il faut parallèlement déconstruire l’ensemble des esthétiques des histoires de l’art de toutes les civilisations comprendre les contextes (historiques, géographiques etc.) de manière à assimiler et intégrer les mécanismes intrinsèques et non appréhendables de la beauté passée pour créer une beauté nouvelle indépendante du hasard (et non pour reproduire des sous pastiches du passé). « Le beau est toujours bizarre », si cette formule de Baudelaire ne s’applique pas à toutes les formes de beauté elle s’applique de façon certaine au beau nouveau. Or créer une beauté nouvelle doit être l’objectif de tout grand créateur… Il faut ouvrir les sens du promeneur, lui proposer des visions qui le stimuleront et questionneront sa conscience. Plus que jamais il doit ressentir, il doit Vivre.

« L’art n’existe que dans la mesure où il défie toute explication rationnelle et où son sens d’une manière ou d’une autre nous échappe. » Arthur Danto

Contraintes

Les contraintes intrinsèques à tout contexte demeurent : climat, gravitation, culture, géologie, géographie, flux, programme, environnement etc.

Elles créent la matrice, le cadre à l’intérieur duquel l’architecture va s’exprimer sans structures préconçues, au-delà des schémas habituels. Or comme en relativité générale, la matrice dépend du contenu et réciproquement…!. L’architecture chaos est ainsi différente du déconstructivisme architectural qui déconstruisait pour reconstruire avec une autre structure. L’architecture chaos se construit dans un cadre précis mais sans structure (matrice) prédéfinie. Sa structure (matrice) si on veut qu’il y en ait une est multiple et toujours différente.

L’architecture chaos est une architecture qui toujours se réinvente. Elle puise dans chaque contexte, dans les Œuvres du passé dans le rationnel et l’irrationnel l’énergie nécessaire à la création d’une œuvre qui associe poétiquement l’inconnu, le pragmatisme, le développement durable, le social et la beauté.

L’architecture va surprendre, se renouveler, se recommencer. Multiple elle ne sera plus conçue pour un unique point de vue mais elle prendra en compte une infinité de points de vue dans les n dimensions.

Notes…

La notion de chaos définit un système irrationnel où la rationalité est intégrée. Elle n’est jamais antinomique des notions d’apaisement, de fluidité. Contrastée elle ne laisse pas indifférent.

La disparition des structures passées peut s’effectuer par le décalage apparemment aléatoire de ces structures avec l’objectif de l’insertion dans le site et de l’adaptation à l’ombre et à la lumière.

Souffler les ondes pour un détour inattendu

L’œuvre d’architecture n’est pas que la ‘pétrification d’un moment de culture’ (Jean Nouvel) elle doit prendre une place singulière à l’intersection de l’actualité et de l’éternité.

 

Eric Cassar 2008